Enfants à la rue : y a-t-il des humains aux commandes de l’État ?
Une fois de plus le Collectif des associations unies alerte l’opinion et le gouvernement : il y a en France près de 3000 enfants à la rue. Et une fois de plus, rien ne bouge…
La question est pourtant simple et elle appelle une réponse immédiate. Bien sur il faudra définir une politique de prévention et de traitement de long terme des causes du développement du sans-abrisme, mais d’abord il s’agit simplement, par pur réflexe d’humanité, de prendre les mesures d’urgence pour que ces enfants dorment sous un toit. Pas dans cinq ans, pas dans un an, pas dans six mois : ce soir, des enfants sont en danger !
On peut être en désaccord sur les mesures à prendre pour relancer la construction, sur l’APL et les aides au logement social, sur la fiscalité à mettre en place pour combattre la dérive des prix de l’accession et de la location, sur la régulation des locations touristiques, sur les moyens de la stratégie du « Logement d’abord »… On ne peut pas débattre de l’opportunité de porter secours. Lorsque des personnes sont à la rue, a fortiori quand il y a parmi elles des enfants, il faut leur offrir un hébergement pour garantir leur protection, leur intimité, leur dignité.
Le réflexe d’humanité est là lorsque des parents d’élèves et des enseignants se mobilisent pour que des enfants à la rue et leurs familles dorment dans des locaux scolaires ou chez des particuliers comme on le voit dans une quinzaine de villes. Le réflexe d’humanité est là lorsque des maires ouvrent des places d’hébergement, quitte à se tourner ensuite vers la justice administrative pour obtenir de l’État le remboursement de dépenses qui sont de sa responsabilité. Le réflexe d’humanité est là lorsque des élus de différents bords politiques signent ensemble, avec l’UNICEF et la FAS, une tribune pour demander au gouvernement d’agir.
Mais l’humanité est absente lorsqu’un représentant de l’État remet à la rue des personnes hébergées, s’asseyant au passage sur la loi. L’humanité est absente lorsqu’un autre prend un arrêté interdisant les distributions alimentaires, arrêté heureusement suspendu par le tribunal administratif. L’humanité est absente lorsque la réponse gouvernementale à l’interpellation associative se limite à mettre en avant le nombre de places d’accueil existantes pour refuser, par principe, d’en ouvrir davantage. À s’enfermer dans des chiffres et des dogmes, on finit par ne plus percevoir l’inhumanité de ses décisions.
Il y a près de 70 ans, le 1er février 1954, l’Abbé Pierre concluait ainsi son appel : « Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l’asphalte ou sur les quais de Paris. » Son appel s’adresse à tous, mais il ne peut exonérer de leur responsabilité les êtres humains qui, en notre nom, dirigent l’État.
Bernard Lacharme
Président de l’Association DALO
Quel Pacte ? Quelles solidarités ?
La Première ministre a présenté lundi 18 septembre son « Pacte des solidarités ». Le titre sonne bien, mais hélas les mots sont vides. Un pacte associant l’État et les associations engagées au quotidien auprès des personnes en difficulté aurait du sens. Mais il faudrait pour cela qu’elles y trouvent de réels moyens pour rétablir des solidarités aujourd’hui bien malmenées. Faute de cela, ce « pacte » est une déclaration d’intention unilatérale, et son contenu révèle une conception très restrictive du mot « solidarités », ramenées à une liste de petites mesures bien loin de la hauteur des besoins.
Le silence du document sur la politique du logement signifie poursuite de la ponction opérée chaque année dans le budget des organismes Hlm et non remise en cause des baisses opérées sur l’APL. Alors que la production de logements sociaux a chuté à 80 000 unités par an, très loin des objectifs et, surtout, des besoins, la Banque des territoires, dans une récente note de perspective, anticipe une baisse à 66 000 d’ici 2030. Encore faudrait-il déduire de ce nombre les logements vendus et démolis, et observer que seule une minorité des nouveaux logements sociaux est effectivement accessible aux plus pauvres.
Le document évoque le renforcement des moyens des CCAPEX [1] et l’ouverture de permanences socio-juridiques pour prévenir les expulsions, mais que valent ces engagements après la publication de la loi Kasbarian qui a raccourci les délais pouvant être accordés aux locataires en difficulté et introduit une pénalisation des ménages expulsés ?
La première ministre s’est engagée à maintenir les capacités d’hébergement à leur niveau actuel soit 203 000 places [2]. Mais peut-on opposer un chiffre plafond aux personnes qui sont à la rue ? Faute de vraie politique du logement, le maintien des capacités d’hébergement signifie qu’il y aura demain encore plus de sans-abris non secourus.
Loin de moi l’idée de mettre en doute la volonté du Gouvernement de réduire la pauvreté. Mais il n’a aucune chance d’y parvenir en se fixant au départ la contrainte de ne pas dépenser un centime de plus et de ne pas revenir sur les baisses de crédit opérées au cours des dernières années. La lutte contre le mal-logement n’a pas connu le « quoiqu’il en coûte », elle a été sacrifiée pendant la période Covid comme avant et elle continue de l’être.
Les mots ont un sens : la solidarité nécessite de reprendre à celui qui a plus pour donner à celui qui a moins. Il y a quelques années, le président de la République avait défendu les « premiers de cordée ». L’image est intéressante : dans une cordée, chacun est solidaire et le premier ne peut pas avancer plus vite que le dernier. C’est ainsi que tous progressent en sécurité. Aujourd’hui, force est de constater que la corde est rompue, les derniers sont coincés dans la rimaye tandis que les premiers, qui ont atteint le sommet depuis longtemps, voudraient grimper encore plus haut. Faudra-t-il attendre que tout le monde soit tombé pour rétablir la cordée ?
Bernard Lacharme
Président de l’Association DALO
[1] Commissions de coordination des actions de prévention des expulsions
[2] Ce chiffre ne prend pas en compte l’hébergement dédié aux demandeurs d’asile et réfugiés. Il inclut par contre environ 70 000 places en hôtel.
Se saisir des armes de l’État de droit
La loi DALO a mis les armes du droit à la disposition des personnes en difficulté de logement : elle leur permet, lorsque c’est nécessaire, de saisir un juge pour obtenir de l’État qu’il fasse appliquer leur droit à un logement décent et indépendant.
Force est de constater cependant que la mise en œuvre de la loi rencontre aujourd’hui des vents contraires. La liste des prioritaires DALO en attente de relogement s’allonge dans les territoires les plus tendus : plus de 90 000 ménages reconnus prioritaires restaient à reloger à la fin de l’année dernière. Il est clair que le Gouvernement ne consacre pas les moyens nécessaires à l’application de la loi, qu’il s’agisse de financer la construction de logements sociaux ou de faire appliquer les règles de priorité de leur attribution. Pire, il réduit aujourd’hui les moyens de l’hébergement alors que le nombre de places est déjà insuffisant : près de 6 000 personnes ayant appelé le 115 ont été laissées sans solution le 11 juillet, selon les données de la Fédération des acteurs de la solidarité. Parmi eux, 2000 enfants. Jamais notre pays n’avait connu une situation aussi dramatique.
Le renoncement à consacrer les moyens nécessaires au respect de la loi DALO n’est hélas que le symptôme d’une dérive préoccupante sur la conception même des droits fondamentaux. Non seulement le droit au logement n’est plus mentionné, mais nos dirigeants affirment désormais que les « devoirs passent avant les droits », oubliant au passage les devoirs que la loi DALO a donné à l’État et à ceux qui le dirigent.
La loi Kasbarian « visant à protéger les logements contre l’occupation illicite », promulguée le 27 juillet, est une illustration de cette dérive : elle prévoit jusqu’à 30 000€ d’amende et deux ans de prison ceux qui tentent de survivre en recourant au squat ; elle élargit la notion de domicile à toutes sortes de locaux vacants, ouvrant la voie à des expulsions administratives ; elle accélère la procédure d’expulsion et réduit les possibilités, pour le juge, d’accorder des délais aux locataires en difficulté de paiement ; elle pénalise d’une amende de 7500€ le locataire qui se maintient dans les lieux après jugement d’expulsion.
L’Association DALO s’était associée au recours engagé à l’initiative de la Fondation Abbé Pierre, du DAL et du Syndicat de la Magistrature devant le Conseil constitutionnel. Par une décision décevante, celui-ci a validé l’essentiel des dispositions. Certes il rappelle que le tribunal administratif pourra toujours être saisi, au cas par cas, qu’il s’agisse d’apprécier si les locaux squattés sont vraiment un domicile ou pour faire valoir la situation du squatter. Cependant on attendait du Conseil constitutionnel qu’il prenne en compte le contexte de crise du logement pour apprécier des dispositions qui ne peuvent conduire qu’à accroitre le nombre de personnes à la rue.
Nous devons poursuivre le combat avec les armes que nous donne l’État de droit. Les recours en injonction et les recours en indemnisation engagés par les prioritaires DALO non relogés sont un élément de pression qui permet d’accélérer le relogement des personnes concernées. En faisant constater par le juge la faute de l’État, ils ont également le mérite de réhabiliter la personne victime de l’inaction publique : c’est bien l’État qui manque à ses devoirs, et non elle.
Sans doute faudra-t-il aller plus loin dans la mobilisation des voies juridiques au service du droit au logement. La Cour européenne des droits de l’homme peut être saisie lorsque des décisions de justice ne sont pas appliquées. Pourquoi ne pourrait-on pas également, comme cela se passe en matière de santé, interroger la responsabilité de ceux qui prennent des décisions portant atteinte au droit au logement. Il n’est pas acceptable qu’un préfet envoie la police procéder à une expulsion sans s’être assuré que les personnes concernées puissent accéder à un autre logement. Il n’est pas acceptable que des places d’hébergement soient fermées alors que le 115 n’est pas en capacité de faire face aux besoins. Il n’est pas acceptable qu’un campement soit évacué sans que des places d’hébergement dignes et stables soient proposées. Ces décisions, contraires au droit au logement, sont lourdes de conséquences pour la dignité des personnes, leur santé, leur vie même.
On ne peut pas condamner la personne sans abri qui squatte un logement vide pour assurer sa survie et ne pas interroger la responsabilité de celui qui, en charge de garantir le droit au logement, n’a pas procédé à la réquisition.
Bernard Lacharme
Président de l’Association DALO
« Logement d’abord » : vraie politique ou numéro d’illusion ?
Après le vide des annonces faites à l’issue du Conseil national de la refondation, restait la promesse d’un nouveau plan « Logement d’abord », six mois après la fin du précédent.
Présenté le 20 Juin, ce nouveau plan se place dans la continuité du premier, qu’il nous présente comme un succès : accélération des relogements pour les personnes sans domicile, développement de l’intermédiation locative et des pensions de famille. Le nouveau plan se donne pour objectifs la mobilisation de logements, l’accompagnement et la prévention. Il remet à l’ordre du jour le développement des résidences sociales et des foyers de jeunes travailleurs, oubliés du premier plan. Comme le précédent, il s’appuie sur des territoires de « mise en œuvre accélérée » faisant l’objet d’une contractualisation avec les collectivités territoriales volontaires.
Mais peut-on parler de réussite du premier plan alors que le nombre de sans-abris n’a jamais été aussi élevé qu’aujourd’hui ? Sommes nous réellement dans une logique de « Logement d’abord » quand le nombre de places d’hébergement a davantage progressé que celui de l’intermédiation locative, sans pour autant suffire à la demande ? La prévention est-elle vraiment un objectif gouvernemental alors que la loi Kasbarian va multiplier les expulsions sans relogement ?
En réalité, le « Logement d’abord » restera un leurre tant qu’il ne sera pas inscrit dans une véritable politique de production de logements abordables. Le bilan qui nous est présenté du premier plan fait d’ailleurs l’impasse sur la non atteinte de ce qui était son premier objectif : le développement d’une offre de logements très sociaux. Le deuxième plan affiche à nouveau des objectifs de production mais ces objectifs, pourtant modestes et insuffisants, ne pourront pas être atteints car les moyens n’y sont pas. Au contraire, le maintien de la taxe sur les bailleurs sociaux, l’absence de subventions d’État et l’insuffisance des APL vont continuer à aggraver la situation pour les plus pauvres.
On peut, certes, toujours se réjouir de l’abondement de telle ou telle ligne ligne budgétaire via le plan Logement d’abord. On peut se dire que les choses seraient pires s’il n’existait pas. Mais notre responsabilité est de dire que ce plan est d’abord une illusion. En attirant l’attention sur quelques dispositifs et quelques crédits, il la détourne de l’essentiel : le renoncement à se donner les moyens d’assurer le droit au logement.
C’est le procédé classique de l’illusionniste : regardez ce que fait ma main droite pour ne pas voir ce que fait ma main gauche.
Faire respecter les droits des migrants, c’est protéger les droits de tous
Nous assistons à une surenchère politique contre les droits des migrants. Ceux-ci sont les coupables qu’on nous désigne pour détourner nos regards des véritables causes des difficultés vécues par les moins favorisés : l’explosion sans limite des inégalités et le renoncement à mettre en oeuvre les solidarités indispensables pour assurer à chacun des conditions de vie décentes. Aujourd’hui, ce n’est plus simplement l’extrême droite, c’est la droite traditionnelle qui voudrait modifier la Constitution pour nous faire sortir des textes européens et des conventions internationales sur les droits de l’homme.
Hélas, l’atteinte aux droits des personnes migrantes n’est pas seulement dans les discours et les projets pour demain, elle est déjà dans les actes d’aujourd’hui. On s’affranchit du droit, français et international, lorsque des évacuations de campements sont effectuées de façon brutale et sans offrir d’alternative à ceux qui tentent d’y survivre. On s’affranchit du droit lorsque des préfets refusent l’accueil en hébergement aux personnes en situation irrégulière, en méconnaissance du principe d’inconditionnalité pourtant inscrit dans le code de l’action sociale et des familles et dans la loi DALO. On ne s’affranchit pas du droit uniquement pour les migrants, on en sort pour toutes les personnes qui appellent le 115 et à qui aucune offre n’est faite : 600 personnes chaque soir en Seine Saint Denis. On en sort pour les personnes reconnues prioritaires au titre du DALO et qui ne sont pas relogées dans les délais légaux : 85000 ménages sont concernés, tous français ou séjournant en France avec un titre de séjour permanent.
Si le droit n’est pas une protection absolue, il est un garde-fou nécessaire. Il permet de faire appel au juge pour rappeler aux autorités compétentes leurs obligations. Cet État de droit s’appuie à la fois sur notre Constitution, sur nos lois et sur les textes internationaux que nous avons ratifiés. Le droit international pose des principes universels et la France a largement contribué à leur affirmation. Peut-elle les rejeter sans se renier ? Peut-on se dire défenseur des « valeurs de la France » et s’affranchir du respect des droits humains. Le cadre du droit international n’interdit pas à un pays de limiter l’accès à son territoire, mais il impose d’agir à l’égard de tous dans le respect de la dignité humaine. Nier les droits des migrants, c’est porter atteinte à cette dignité et c’est mettre en cause nos droits à tous.
En réalité ce dont les citoyens ont besoin, ce n’est ni de bouc émissaire, ni de permettre à leurs dirigeants de sortir des cadres du droit. Bien au contraire, ce dont les citoyens ont besoin c’est que l’État de droit soit conforté et que des politiques, réalistes et efficaces, soient mises à son service.
Bernard Lacharme
Président de l’Association DALO
À lire sur le sujet, le livre que vient de publier la Feantsa :
Expulsions sans relogement : Personne n’est invulnérable à la rue
La consigne donnée cette année aux préfets à la sortie de la trêve hivernale est de revenir à la gestion « normale » des expulsions d’avant le Covid. Autrement dit à un niveau d’expulsions avec concours de la force publique de l’ordre de 16 000 par an, et même davantage puisqu’il leur est demandé de procéder à un « rattrapage ». Seule précaution exprimée dans l’instruction adressée aux préfets : éviter de mettre à la rue les personnes « vulnérables », notion que l’instruction définit comme s’appliquant aux enfants mineurs et aux personnes âgées ou gravement malade.
Disons-le d’abord : cette circulaire est un leurre. Dans les faits, les consignes sont suffisamment timides et contradictoires pour que l’on enregistre depuis le 1er avril des expulsions de familles avec enfants sans offre d’hébergement, ou avec une offre limitée à trois nuits d’hôtel.
Mais cette circulaire est aussi un mensonge en ce qu’elle sous-entend que certain-es d’entre nous ne seraient pas vulnérables à la rue. Qui d’entre nous est capable de vivre sans un lieu où se mettre à l’abri des intempéries et des agressions, un lieu pour se reposer et préserver sa santé physique et son équilibre psychique, un lieu d’intimité, un lieu de dignité, autrement dit un logement ? Qui peut s’imaginer errant dans la ville, condamné à rechercher jour après jour, nuit après nuit, les moyens de la survie. Les adultes dans la force de l’âge du XXIe siècle seraient-ils devenus aptes à vivre à la rue ? Qui sont ces « invulnérables », ces super-héros capables de supporter la pire des exclusions ? On aimerait les connaître pour leur demander d’où ils tirent leurs pouvoirs.
Cette notion de vulnérabilité se répand : on la lit dans des circulaires, parfois dans des décisions de justice, elle est dans les pratiques de l’accueil en hébergement où elle conduit à trier parmi les personnes en détresse celles qui seront accueillies et celles qui ne le seront pas. Faut-il le rappeler : la déclaration de 1948 n’a pas institué les droits de « l’homme vulnérable ». Comme tous les droits fondamentaux, le droit au logement s’applique à tous.
L’instruction ment encore par omission. Elle omet de rappeler qu’une expulsion non accompagnée d’une offre de relogement est une atteinte au droit international, comme le dit le Parlement européen. Elle omet de dire aux préfets qu’il est de leur devoir d’informer les personnes menacées d’expulsion de la possibilité de faire un recours DALO. Elle omet de rappeler la circulaire du 26 octobre 2012, toujours en vigueur, qui demande aux préfets saisis d’une demande de concours de la force publique pour un prioritaire DALO de procéder d’abord au relogement.
Enfin l’instruction intervient dans un contexte où la seule initiative législative en matière de logement vise la pénalisation des squatters et des locataires expulsés. La proposition de loi Kasbarian, votée en 2e lecture par l’Assemblée nationale, préoccupe jusqu’à l’ONU dont deux rapporteurs spéciaux ont pris le soin, en vain, d’attirer l’attention du Gouvernement et du Parlement : « Nous craignons que la loi, si elle est adoptée sans modification, n’aboutisse à la criminalisation de certaines personnes en situation de précarité, à une accélération des procédures d’expulsion locative sans alternative de logement adéquat et une réduction éventuelle des garanties procédures visant à protéger les occupants d’un logement et à limiter le risque de sans- abrisme. »
Le contexte, c’est aussi celui d’une société qui attend légitimement de ses dirigeants, et de la police placée sous leur autorité, qu’ils assument la mission que leur confient les institutions : protéger. La mise à la rue par la police, sur ordre d’un préfet appliquant les consignes du gouvernement de la République, constitue une violence d’État insupportable quel que soit l’âge de la personne concernée, quel que soit son état de santé, dès lors que ne lui est pas proposée une solution de logement ou d’hébergement digne.
Bernard Lacharme
Président de l’Association DALO
Construire pour le droit au logement
La loi DALO, ce n’est pas uniquement une procédure de recours ouverte aux citoyens en difficulté. Parce qu’elle a donné à l’État une obligation de résultat, la loi implique que celui-ci, avec les collectivités concernées, se donne les moyens d’une capacité suffisante de logement, avec des loyers abordables pour tous.
Or les chiffres de la production de logements sociaux n’ont jamais été aussi bas : moins de 100 000 par an depuis trois ans contre 124 000 en 2016. Encore faut-il observer que cette production est constituée d’un tiers de logements intermédiaires, d’un tiers de logements sociaux dits « ordinaires » et d’un tiers de logements dits « d’insertion ». Ces logements d’insertion sont les seuls dont le loyer soit réellement abordable aux ménages de revenus modestes, lesquels constituent pourtant 70% des demandeurs. À l’insuffisance quantitative s’ajoute donc l’inadéquation qualitative.
En Ile de France, la pénurie a porté les loyers du privé à des niveaux inaccessibles au plus grand nombre, et 780 000 ménages attendent un logement social. La liste d’attente des ménages reconnus prioritaires au titre du DALO dépasse les 70 000, soit près de 5 ans de relogement au rythme actuel. Pour mémoire, le dernier schéma directeur de l’Ile de France fixait l’objectif de production autour de 37 000 logements sociaux et ce chiffre était quasiment atteint en 2016. Or nous sommes tombés à 22 000 logements pour les deux dernières années. Au lieu de se donner les moyens de tenir l’objectif, le Fonds national d’aide à la pierre a pris l’option de le réduire, fixant à 25 000 seulement les ambitions pour 2023. L’Association des organismes Hlm, la Fondation Abbé Pierre et l’Association francilienne pour favoriser l’insertion par le logement ont réagi dans un manifeste « Ne renonçons pas à des objectifs ambitieux de production de logement social en Ile de France ».
Bien sur, ouvrir les lignes de financement ne suffit pas à assurer la réalisation des logements sociaux. La volonté politique des collectivités est nécessaire et, là où elle est défaillante, il appartient à l’État, garant du droit au logement, de prendre la main. Mais le minimum qu’on attend de lui est, déjà, de ne pas renoncer lui-même en fixant un objectif inférieur aux besoins.
Le DAHO, c’est quoi ?
🎂 5 mars 2023 : 16 ans de la loi DALO !
Saturation des dispositifs d’hébergement d’urgence : Le Droit à l’Hébergement toujours pas appliqué.
Pour faire valoir le Droit, déposez un recours DAHO devant la Commission de Médiation de votre département !
Vidéo réalisée par Mathieu Eisinger et l’Association DALO en partenariat avec la Fédération des Acteurs de la Solidarité
Sans abris : que fait-on de l’égale dignité des êtres humains ?
Lorsqu’une personne se noie on lui tend la main. Ça ne se discute pas, ça ne se chiffre pas, ça se fait « quoiqu’il en coûte » et tout de suite. Il s’agit d’un réflexe d’humanité. Il s’agit aussi d’un principe de droit, celui qui est à la base de la déclaration universelle : la reconnaissance de l’égale dignité des êtres humains.
Ce principe, nous l’avions entendu dans les propos tenus par le président de la République, en juillet 2017 : « La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus d’ici la fin de l’année avoir des femmes et des hommes dans les rues. Dans les bois ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité et d’efficacité là aussi. ».
Ce cri du cœur n’a, hélas, pas été suivi d’effets. En 2022, il a fallu des mois aux associations pour obtenir que le Gouvernement renonce à réduire le nombre de places d’hébergement, des mois pour que le ministre du Logement s’engage à ce qu’il n’y ait aucun enfant à la rue cet hiver. Cet engagement non tenu, le Ministre l’a balayé d’une phrase lors de la présentation du rapport de la Fondation Abbé Pierre le 1er février dernier : « … cet engagement que j’ai pris qu’il n’y ait plus d’enfants à la rue, même si, quand on prend des engagements, il est parfois difficile de les tenir, mais il est important que je prenne ce type d’engagement. »
Au lendemain de cette journée, on a vu le Ministre, dans les colonnes de Libération, dénoncer l’« outrance » des associations. On a appris par le Canard enchaîné que le Président lui-même était remonté contre elles de ne pas savoir gré au Gouvernement d’avoir augmenté les crédits de l’hébergement d’urgence et conduit sa politique du « Logement d’abord ».
On pourrait opposer au Président et au Ministre les ponctions opérées sur les APL et dans les comptes des bailleurs sociaux. On pourrait leur rappeler que l’objectif numéro un du plan Logement d’abord était la hausse de la production de logements sociaux, et faire le lien entre l’abandon de cet objectif et la progression du sans-abrisme. Mais quels que soient les manques et les renoncements de la politique menée, il reste, face aux drames humains, à comprendre comment les éléments de langage sont venus remplacer une action qui relève de la simple assistance à personne en danger.
Dans la nuit du 26 au 27 janvier, au plus fort de l’hiver, plus de trois mille personnes ont été dénombrées dans les rues de Paris par les bénévoles mobilisés pour la nuit de la solidarité. Parmi eux des enfants. Le chiffre est énorme pour ce qu’il représente de souffrance et de danger pour chacune des personnes concernées. Il est terrible pour ce qu’il dit de notre société. Mais il est dérisoire au regard des capacités de notre pays.
Ce ne sont pas les moyens qui manquent, c’est l’humanité.
Bernard Lacharme
Président de l’Association DALO
Inégalités : il est temps de redistribuer
Régulièrement accrues depuis plusieurs décennies, les inégalités ont explosé au cours des deux dernières années. Les chiffres publiés par Oxfam donnent le vertige. Le plus fortuné de nos concitoyens a vu sa richesse doubler. Son patrimoine, chiffré à 179 milliards d’euros, équivaut à celui de 20 millions de français. Loin de l’image du « premier de cordée » qui, par définition, ne peut avancer plus vite que le dernier, il faut bien constater que les progrès de cette « ultra-richesse » s’accompagnent du développement de la pauvreté et de la misère : toujours plus de personnes qui sollicitent les distributions alimentaires, de locataires dans l’incapacité de payer leur loyer et leurs charges, de sans-abris et de personnes mal logées.
Les inégalités ne sont pas inacceptables par principe, mais encore faut-il qu’elles soient justifiées et raisonnables. La déclaration universelle des droits de l’homme, considérant l’égale dignité des êtres humains, a fixé une limite aux inégalités financières : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ». Ce droit, aujourd’hui, n’est pas respecté et il ne peut pas l’être sans redistribution.
L’État doit sortir du dogme de la réduction des impôts. Sans redistribution, tous les discours sur l’égalité des chances sont vains. Sans redistribution, la mixité sociale continuera de reculer, les marchés de l’immobilier interdisant aux plus modestes l’accès aux territoires habités par les privilégiés. Sans redistribution on continuera à voir se dégrader les services publics : on parle à juste titre des hôpitaux, de l’école, de la justice ou de la police, on parle moins du logement qui relève aussi d’un service public et qui a vu ses moyens s’effondrer : le budget annuel des APL a été amputé de 2,5 milliards depuis 2017 et les subventions de l’État à la production de logements sociaux sont réduites à zéro. Les finances ne sont pas tout, mais le lien entre les réductions budgétaires et l’augmentation du sans-abrisme ne peut être nié.
La redistribution par l’impôt est plus qu’une exigence morale, elle est une nécessité pour maintenir à la démocratie son sens et un avenir. Faut-il rappeler que l’abstention a été majoritaire aux dernières élections législatives, les records étant atteints dans les quartiers les moins favorisés ? Faut-il évoquer le poids pris par des formations politiques qui ont pour fond de commerce le rejet de l’autre ?
Les inégalités minent notre société. Je forme le vœu que l’année 2023 soit celle d’une prise de conscience suivie d’actions concrètes.